5 mars 1668

La brasserie de Jean Talon

« Maison de la Brasserye »

Extrait d’un plan manuscrit anonyme au cayon et à la plume (1686)

Source : Bibliothèque et Archives Canada

    Le 5 mars 1668, le Conseil souverain de la Nouvelle-France donne son appui à Jean Talon dans son projet d’exploiter une brasserie. L’importation d’alcool en Nouvelle‑France est assujetti au « congé du Roy » administré par l’intendant et est limitée à 1 200 barriques par année, soit 800 de vins et 400 d’eau-de-vie. Dès 1666, Talon avait demandé et reçu du ministre Jean‑Baptiste Colbert les deux « chaudières à Brasserie » expédiées dans la colonie à la demande du roi. Les notables de la colonie, le gouverneur Augustin Saffray de Mézy en tête, et le clergé même sont favorables à l’établissement d’une brasserie à Québec dont Talon s’était engagé à payer la construction.

     Pour ce faire, Talon devient propriétaire de terres à la Basse‑Ville de Québec. Il acquiert en octobre 1668 de Guillemette Hébert, veuve de Guillaume Couillard, un premier terrain où sont construites sept imposantes voûtes. En 1669, cet espace est utilisé pour y bâtir un bâtiment d’environ 20 toises de long soit tout près de 39 mètres. L’édifice est destiné à devenir la brasserie. Selon les travaux de l’archéologue Marcel Moussette, la brasserie sera agrandie par la suite sans toutefois dépasser 23 toises.

     La production de la brasserie débute au printemps 1670. Dans l’esprit du commerce triangulaire qui caractérise les politiques coloniales françaises, Talon annonce au ministre Jean‑Baptiste Colbert, en novembre 1671, qu’il peut fournir 2 000 barriques de bières pour les Antilles et la même quantité pour la consommation locale. L’entreprise a donc une capacité de production de 4 000 barriques par années soit environ 800 000 litres de bière. Cette boisson au malt d’orge est de bonne qualité mais elle se vend chère selon les dires du gouverneur Louis de Buade, comte de Frontenac : « La bierre qu’on y fait est très bonne et quand on la pourra faire à meilleur marché et qu’au lieu de £ 25 la barrique elle n’en vaudra que 15 ».

     L’intendant Jean Talon veut développer le potentiel de la Nouvelle-France en diversifiant son économie et en limitant l’importation de vins et d’eau-de-vie, importation atteignant une valeur de 100 000 livres annuellement selon l’historien André Vachon. Dans le plan de développement de Talon, la brasserie doit stimuler la production agricole locale nécessaire à la production de la bière. L’intendant donne ainsi l’exemple et fait planter 6 000 perches de houblon dans sa terre des Islets.

Ancien édifice de la Brasserie-Boswell. Détail. Vue avant

Photo : Christian Lemire (2006)

Source : Ministère de la Culture et des Communications du Québec

Pourtant, ce projet d’envergure cesse rapidement après le départ de Talon. En 1675, la brasserie est fermée et, en 1685, Talon vend le bâtiment à la couronne qui va y ériger une résidence pour les intendants de la Nouvelle-France. Vers 1875, le site retrouve sa vocation brassicole avec la construction de bâtiments par la brasserie Boswell, en opération, après plusieurs fusions, jusqu’à la fin des activités de la brasserie Dow en 1968.

Pourquoi la brasserie de Jean Talon cesse-t-elle sa production? Dès 1927, Joseph‑Noël Fauteux présente comme hasardeuse l’entreprise du premier intendant de la Nouvelle-France. Fortement concurrencée par la production domestique et produite grâce à un financement royal, la bière de Jean Talon peine à trouver la clientèle de l’habitant. Reprenant cet argumentaire économique, Marcel Moussette suggère de plus que la monumentale brasserie de Jean Talon servit à marquer le statut de l’intendant face au gouverneur et à l’évêque.

     Récemment, sur sa page Facebook, la Société historique de Québec écrit que l’initiative de Talon avait comme objectif de mettre un frein à la trop grande consommation de vin et d’eau-de-vie qui nourrissait la débauche et l’ivrognerie. La SHQ reprend ici une thèse soutenue entre autres par André Vachon. Dans sa correspondance, Talon écrit que la brasserie est un moyen de lutter contre l’ivrognerie et d’instaurer un ordre social et moral meilleur. Les Jésuites et le ministre Colbert partage cet avis. Ce dernier écrit que le « vice d’Ivrognerie et les au[tr]es qui l’accompagnent souvent ne causeront pl[us] de scandale, ou du moins les occasions ne seront pl[us] si fréquentes p[ar] les qualitez froides de la bière dont les vapeurs ne font q[uasi] perdre l’usage de la raison »!

     Talon parti, la brasserie périclite. Les pressions sont fortes pour permettre une plus grande circulation de l’alcool. Mgr François de Laval avait bien réussi en 1663 à faire interdire la vente d’eau-de-vie aux Amérindiens impliqués dans la traite des fourrures. Mais, dès 1668, Talon, autorise la reprise de ce commerce tout en interdisant aux Amérindiens de s’enivrer! L’affaire aboutit en 1678 lorsqu’une assemblée des vingt principaux habitants du pays, convoqués à la demande du roi, recommande que la vente d’alcool soit interdite dans les villages autochtones mais permise partout ailleurs dans la colonie…

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