2 avril 1669

L’intendant Bouteroue proscrit l’alcool en Nouvelle-France

Monogramme de la Société de Saint-Sulpice

« Monogramme de la Société de Saint-Sulpice »

Illustration de Alekjds (2011)

Source : Wikimedia Commons

     Le chevalier Claude de Bouteroue d’Aubigny est intendant de la Nouvelle-France de 1668 à 1670. Jean-Baptiste Colbert le nomme à ce poste pour remplacer Jean Talon qui demande à retourner en France pour des raisons de santé. Bouteroue d’Aubigny est à Québec en septembre 1668. Il est rappelé en France dès le printemps 1669 mais son mandat va se terminer en août 1670, au retour de Talon. Entre autres, l’intendant Bouteroue reçoit officiellement le mandat d’enquêter sur les avantages et les inconvénients de vendre de l’eau-de-vie aux Amérindiens.

     La question est épineuse. Elle pose un problème moral aux ecclésiastiques et une lourde charge aux responsables de l’ordre public. Dès l’époque de Samuel de Champlain, ces deux pouvoirs collaborent pour réprimer le mal causé par cette pratique. Le dilemme s’explique : plusieurs membres des Premières Nations boivent uniquement pour s’enivrer croyant que l’alcool les transporte dans un monde mystérieux des dieux primitifs auxquels l’ivresse les fait s’identifier. De nombreux trafiquants français exploitent sans scrupule cette avidité des boissons alcooliques dans leurs activités commerciales avec les Amérindiens. Ces derniers, enivrés et dépourvus d’inhibitions, commettent parfois des crimes dont ils rejettent toute responsabilité une fois sobre. Les ordonnances successives interdisent ce commerce et le sanctionne par des peines de plus en plus sévères. Elles sont couronnées le 5 mars 1657 par un arrêt royal qui interdit le commerce de l’eau-de-vie avec les Indiens sous peine de sanctions corporelles graves.

     Mais le fléau empire. Pour appuyer l’interdiction civile, François de Laval la renforce d’une peine d’excommunication le 5 mai 1660. Le prélat suspend son décret en octobre 1661 mais le rétablit le 24 février 1662 lorsque le gouverneur Pierre Dubois Davaugour met fin aux restrictions du commerce de l’alcool. Église et État divergent alors dans leur position sur la vente de l’alcool. L’hiver suivant, Mgr de Laval passe en France et Louis XIV lui donne partiellement raison. L’excommunication disparaît mais le Conseil souverain, à peine établi, renouvelle l’interdiction de la vente d’eau-de-vie aux Amérindiens le 28 septembre 1663. Cette prohibition est réaffirmée à nouveau en janvier 1667 et en février 1668. L’arrivée de Bouteroue d’Aubigny change la donne…

     Dix-huit jours après avoir pris possession de son office, le 10 novembre 1668, Bouteroue fait adopter par le Conseil souverain une ordonnance permettant de vendre de l’alcool aux Amérindiens. Mgr de Laval et le conseiller Charles Legardeur de Tilly refusent de signer l’arrêt qui reçoit néanmoins l’approbation de tous les autres membres du Conseil. Lucien Campeau, en 1973, explique cette volteface : Bouteroue d’Aubigny a des ordres secrets de Colbert concernant les Amérindiens. Il faut « les traiter à tous égards comme des Français, les soumettre aux mêmes lois et aux mêmes châtiments et leur accorder les mêmes libertés, dont celles de boire ».

     Rapidement, l’intendant constate les effets néfastes de cette pratique. Il prohibe alors la vente d’alcool dans les villages autochtones. Est-il trop influencé par l’évêque de Québec comme s’en plaint le gouverneur Daniel de Rémy de Courcelle? Possible, mais il garde néanmoins la confiance de Colbert qui informe le gouverneur que Bouteroue est tenue en haute estime en France et qu’il a toujours rempli ses fonctions convenablement.

     Les sulpiciens, eux, veulent aller plus loin. Les cabarets de Ville-Marie sont sources de désordre autant pour les voyageurs et les militaires que pour les pères de famille. Pour attirer leur clientèle et les inciter à consommer, les cabaretiers leur donnent à boire et à manger à crédit. Ils agissent avec un amour effréné du gain, selon les sulpiciens. Ces derniers vont profiter du passage de l’intendant Bouteroue au printemps 1669 pour obtenir une ordonnance particulière. Le 2 avril, défense expresse est faite aux tenanciers de servir de l’alcool les dimanches, les jours de fêtes et durant les services divins. Défense est faite également à tous les habitants des villes, des bourgs et des villages d’aller boire ou manger dans les cabarets et les tavernes, sous peine d’amende. Les récidivistes sont menacés de la prison. Les aubergistes peuvent cependant vendre des pots de vin destinés à la consommation privée dans les résidences. L’ordonnance du 2 avril 1669 interdit aussi la vente d’alcool à crédit. Le 21 avril suivant, Mgr de Laval fait un cas réservé du péché d’enivrer les Amérindiens et de leur donner de l’alcool à transporter dans leur village. Au contraire, les habitants impliqués dans la traite des fourrures contestent ces interdits. Les trafiquants accusent les ecclésiastiques de s’ingérer dans des activités commerciales qui relèvent uniquement de l’autorité civile. La grande querelle de la traite de l’eau-de-vie s’amorce et va durer près d’une décennie.

Par François Droüin; version révisée le 17 avril 2019.

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