20 janvier 1986

Robert Bourassa est « rimouskifié »

Le
débat constitutionnel domine l’actualité durant la période précédant l’élection
québécoise de 1985. Le rapatriement unilatéral de la constitution canadienne en
1982 a exclu le Québec de l’accord passé entre le gouvernement fédéral et les
neuf autres provinces du Canada. Lors des élections fédérales de septembre 1984,
le conservateur Brian Mulroney promet de ramener le Québec dans le giron
constitutionnel canadien « dans l’honneur et l’enthousiasme ».
Plusieurs nationalistes québécois, tant souverainistes que fédéralistes, donnent
alors leur appui au Parti progressiste‑conservateur du Canada
qui remporte l’élection haut la main. Soucieux de profiter de l’ouverture du nouveau
premier ministre canadien qu’il qualifie de « beau risque », le
premier ministre du Québec, René Lévesque, suggère à ce moment de mettre
en veilleuse l’option souverainiste du Parti Québécois (PQ) en faveur
d’une nouvelle entente avec le Canada. Il provoque une crise au sein du
gouvernement québécois. Plusieurs de ses ministres démissionnent et lui-même
doit céder sa place à Pierre-Marc Johnson.

Dans ce contexte, le 2 décembre 1985, le Parti libéral du Québec remporte les élections générales et chasse le PQ du pouvoir. Les libéraux font élire 99 des 122 députés face à un adversaire divisé qui n’a plus l’appui de la population. Le PLQ obtient 56 % des voix exprimées ce jour-là. Mais Robert Bourassa, leader du PLQ, est défait dans la circonscription de Bertrand. Il s’y était fait élire quelques mois auparavant, en juin 1985, lors d’une élection partielle.

Pour permettre à son chef de siéger rapidement à l’Assemblée nationale du Québec, Germain Leduc, député libéral de Saint-Laurent, se retire pour laisser la chance à Robert Bourassa de se faire élire. C’est une circonscription électorale à forte majorité libérale. Le 20 janvier 1986, Bourassa est élu dans Saint-Laurent. . Le PQ lui laisse d’ailleurs le champ libre et choisit de ne pas présenter de candidat.

Dans le jargon parlementaire, Bourassa a été « rimouskifié ». Cette expression remonte au XIXe siècle. Après l’union des Canadas, les réformistes canadiens-anglais et canadiens-français unissent leur force dans une lutte politique pour obtenir la responsabilité ministérielle. Dès septembre 1841, Robert Baldwin manœuvre en fonction de cette alliance. Baldwin, élu dans deux circonscriptions électorales, renonce à son siège dans 4th York, pour permettre à Louis-Hyppolite La Fontaine de se faire élire, après son désistement comme candidat dans Terrebonne. Par la suite, en septembre 1842, Baldwin est nommé procureur général par le gouverneur Charles Bagot. Selon la tradition parlementaire de l’époque, il doit démissionner et se faire réélire pour accéder au cabinet. Mais, en octobre 1842, Baldwin est défait dans Hastings et dans 2nd York en raison des tactiques d’intimidation menées par les orangistes contre les électeurs. La Fontaine, leader des Canadiens français favorables à la responsabilité ministérielle, en profite pour renvoyer l’ascenseur à son ami Baldwin. Le 15 décembre 1842, il obtient la démission de Michel Borne dans Rimouski. La Fontaine offre alors à Baldwin de se présenter dans Rimouski où ce dernier se fait élire sans difficulté le 30 janvier 1843.

« Robert Baldwin. Sculpture d’Alfred Laliberté ornant la façade de l’hôtel du Parlement à Québec »
Photo : Jean Gagnon (2009)
Source : Wikimedia Commons

En 1871, Alphonse Leclaire décrit ces événements et écrit dans la Revue Canadienne que Baldwin a été « rimouskifield », une expression qui proviendrait selon lui de la presse de l’époque. Bien que le périodique à l’origine du terme reste inconnu, l’expression est reprise en 1898 par James Macpherson LeMoine qui écrit que Baldwin « was Rimouskified into Parliament ». Depuis le terme «rimouskifié » fait donc référence à un candidat prestigieux qui, défait dans son comté, se présente aussitôt dans une autre circonscription, libérée exprès pour lui, où il remporte la victoire.. Le terme est d’ailleurs consacré dans l’Encyclopédie du parlementarisme québécois mis en ligne par l’Assemblée nationale du Québec. Robert Bourassa, premier ministre du Québec, a donc été « rimouskifié » pour lui permettre de siéger au Parlement et de participer aux débats de l’Assemblée nationale du Québec.

Par François Droüin; version révisée le 5 mai 2021.

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